L’universalité au service
de la tolérance
-par Hervé GERARD*
Juriste et philosophe, Jan De Groof est peu connu du
grand public. Mais cette figure intellectuelle belge est particulièrement
réputée, notamment en ce qui concerne les relations, complexes, entre l’Eglise
et l’Etat. Ce qui vaut aujourd’hui d’être un conseiller du pape François en
matière d’éducation et d’enseignement.
Les facettes de Jan De Groof sont multiples au point de
former un incroyable mécano qui conduit à une construction intellectuelle tout
entière dédiée à la réflexion.
Et si son nom est peu connu du grand public, son
influence est particulièrement importante dans les domaines qui sont siens.
Juriste, philosophe mais aussi docteur en droit canon, ce qui est rare pour un
laïc, cet Anversois dit avoir été intrigué très jeune par le rôle de l’Eglise
dans la société, et par son langage. A la fois praticien du phrasé du droit
civil et canonique, il s’est alors intéressé dès ses études aux liens étroits
qui existent entre histoire religieuse et politique. C’est ce qui l’a conduit à
être à la fois attaché du cabinet de la ministre de la Culture de l’époque et
étudiant à la KUL.
Ses deux thèses de doctorat rejoindront ses
préoccupations de toujours puisqu’elles traiteront pour l’une des relations juridiques
entre Etat et Eglise et pour l’autre du droit de l’enseignement et la
préservation du choix scolaire. Ces deux travaux remarquables contribueront à
le faire entrer dans le centre d’études alors linguistiquement mixte du PSC-CVP
en même temps d’ailleurs qu’un certain Herman Van Rompuy. Dès lors, la vie
professionnelle de celui qui, aujourd’hui encore, enseigne au Collège de l’Europe
et à l’université de Tilburg, tout en étant invité
À donner des cours dans le monde entier, de Pretoria dont
il est docteur Honoris Causa à Moscou ou à Pékin, sera animée par une réflexion
continue et influente sur la politique quotidienne.
Jan De Groof est aussi Commissaire du Gouvernement de la
Communauté flamande auprès des universités d’Anvers et du Limbourg et de
l’Institut de Médecine tropicale. A ce titre, il est garant du statut juridique
de ces hautes institutions et de leur bonne santé budgétaire.
Il se plaît aussi à souligner son rôle de conseiller
auprès des ministres de sa compétence. "J’ai toujours eu, nous dit-il,
d’excellentes relations avec tous ces hommes de pouvoir de quelque bord qu’ils
soient et notamment les meilleures avec un socialiste franc-maçon."
Dans le novembre 2022 il à été élu président de l’UMEC-WUCT,
Union Mondial des Enseignants Catholiques. Cela lui permet d’interagir avec les
enseignants de différents pays. Cette année il à organisé, avec le Dicastère de
l’Education du Vatican, et ses coopérateurs, le Jubilée mondial de l’Education.
L’école, vecteur de Démocratie
"Mes recherches m’ont amené à comprendre que la transition d’un Etat non-démocratique en Etat de droit passait nécessairement par une évolution des mentalités dans le cadre de l’école", confie Jan De Groof qui fut aussi chargé de mission de l’UNESCO. En Russie, en Afrique du Sud, dans les Balkans, les écoles ont été le vecteur de la tolérance et du pluralisme qui seront ensuite inscrits dans les nouvelles constitutions de ces pays. Le pacte scolaire conduit nécessairement à son pendant sociétal.
En Belgique, il a amené à un excellent compromis dans le
respect de toutes les opinions religieuses et philosophiques après une guerre
scolaire de plus d’un siècle.
Tout peut s’exprimer dans le cadre de l’enseignement ainsi
que dans certains lieux plus fermés. "Lors d’une de mes missions pour
l’Unesco, poursuit-il, je cherchais à établir un dialogue entre les Israéliens
et les autorités palestiniennes des territoires occupés. Un couvent au sein de
Jérusalem obtient l’aval des deux parties. L’école peut être source de conflit
mais plus souvent de paix ou de solutions pour y arriver." Et ici,
l’expertise belge est fort appréciée tout comme dans la conclusion du pacte culturel
qui garantit le respect des minorités.
Conseiller du pape
Voici peu, Jan De Groof a été nommé par le pape
conseiller pour l’éducation et l’enseignement, un grand honneur dans un domaine
dans lequel notre pays a toujours excellé.
Son rôle ? Réfléchir sur la meilleure façon de régler les
conflits qui pourraient survenir entre Eglise et Etat dont la solution passe
souvent par le régime politique octroyé aux écoles. Le pape François a
parfaitement compris toute l’importance de faire appel à des experts laïcs qui,
par leur connaissance de la société temporelle, sont plus à même de
diagnostiquer dans les dossiers les éléments sources de conflits qui
nécessitent de trouver un compromis. Mais là ne s’arrête pas la mission. Les
subventions à donner aux cours de religion dans les écoles, le statut du corps
enseignant chrétien, les problèmes liés à la bioéthique, la gestion pure et
simple d’une école catholique sont autant de dossiers initiés ou abordés qui
regardent directement l’enseignement confessionnel. La problématique de l’accueil
des réfugiés et des migrants dans les écoles s’y est évidemment ajoutée.
Pratiquement, le pape a demandé à Jan De Groof, et à la
douzaine d’experts qui l’entourent, d’être à même de donner un certain nombre
de conseils politiques et juridiques sur les matières les concernant. De Groof
a pour sa part été chargé d’organiser une équipe en vue de la tenue d’un grand
congrès mondial sur l’avenir de l’enseignement catholique. L’événement s’est passé
à Castel Gandolfo et s’est terminé par une communication de Jan De Groof devant
7.200 personnes dans l’auditoire Paul VI au Vatican sur le thème du rôle de
l’école catholique en 2030. Il est bon de rappeler ici que le premier document
sur la doctrine catholique dans le domaine de l’éducation avait été rédigé en
1965 dans le cadre de Vatican II par une équipe de théologiens de l’Université
de Louvain. Pour ce titre de conseiller, purement honorifique, Jan De Groof
n’est gratifié d’aucun émolument. Tout au plus reçoit-il le gîte et le couvert
quand, tous les deux mois, il se rend à Rome.
L’Anversois apprécie beaucoup la méthode de travail du pape
qui privilégie les réunions en groupe alors que son prédécesseur préférait le
tête-à-tête. Selon lui, François est un vrai réformateur, "qui veut faire
bouger les choses de l’intérieur.
Il se remet en question tout comme il le fait pour le
fonctionnement de l’Eglise.
C’est, comme tout le monde le sait, une très grande personnalité morale qui a un véritable impact spirituel." Et le conseiller de Sa Sainteté de préciser que si la bureaucratie au Vatican est encore aux mains de la hiérarchie italienne, l’introduction progressive de laïcs de tous horizons corrige petit à petit cette trop grande emprise.
Libre et officiel ?
Défenseur de l’enseignement catholique, on ne s’étonnera donc
pas de savoir que Jan De Groof est favorable au maintien en Belgique des deux
grands réseaux d’enseignement. "Bien entendu qu’il faut ce pluralisme car ce
qui tue la qualité, c’est l’uniformité, explique-t-il. Il est essentiel de
laisser à chacun le choix dans les objectifs et le projet qu’il entend donner à
son enfant à travers l’école. Il est vrai que les projets éducatifs de chaque
réseau sont mieux définis en Flandre qu’ils ne le sont en Wallonie où
l’interventionnisme politique est beaucoup plus important. Il faut bien entendu
permettre aux non-croyants de fréquenter l’école libre confessionnelle mais ils
doivent en accepter le projet. L’école catholique doit être un lieu ouvert à tous
et à ce titre ne pas être réfractaire à d’autres obédiences que la sienne même
si on ne demande évidemment pas de les prôner."
Être croyant veut dire croire dans le besoin de
l’identité de l’autre même si elle n’est pas sienne ; c’est avant tout
respecter l’autre tel qu’il est. Mais n’est-ce pas là l’essence de la démocratie
? "Oui, conclut Jan De Groof, cela se nomme tolérance."
Jan De Groof apprécie beaucoup la méthode de travail du
pape qui privilégie les réunions en groupe.
"Il faut un pluralisme de l’enseignement car ce qui
tue la qualité, c’est l’uniformité."
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